Cgt Pouget
Cgt Pouget
« La Confédération Générale du Travail » par Émile Pouget (1910) Dans ce texte majeur publié en 1910, Émile Pouget cherche à comprendre ce qui fait la force, la singularité et l'efficacité de la CGT d'alors. Il y analyse à la fois son organisation, sa tactique, son idéal, et surtout les résultats concrets que les travailleurs retirent de leur organisation de classe. Trois idées fortes s'en dégagent. Une neutralité politique… qui n'est pas l'indifférence Pour Pouget, la CGT n'est pas neutre par retrait, mais neutre pour rester entièrement fidèle aux intérêts des travailleurs. Elle « groupe tous les salariés pour la défense de leurs intérêts moraux et matériels, économiques et professionnels » et « en dehors de toute école politique ». Cette neutralité n'est ni un repli corporatiste ni un refus des grands enjeux sociaux : elle signifie que la CGT ne se laisse enfermer dans aucun parti, aucune chapelle, aucune doctrine. L'idéal qu'elle poursuit est clair : la disparition du salariat et du patronat. Un idéal plus net et plus constant, dit Pouget, que celui des partis politiques, car dépouillé des dogmes, des querelles d'école et des calculs électoraux. La CGT est donc a-parlementaire, a-religieuse et a-patriotique, mais jamais passive : elle agit sur le terrain économique et social, sans intermédiaires. Les bénéfices concrets de l'organisation ouvrière Pouget insiste sur un point : entre 1890 et 1905, les travailleurs ont obtenu d'importantes victoires grâce à leur organisation et leur combativité. En s'appuyant sur les chiffres de l'Office du Travail, il montre : Une augmentation nette du nombre de grèves victorieuses; Une montée du nombre de travailleurs engagés; Des améliorations visibles : hausses de salaires, réduction du temps de travail, conditions plus dignes et sûres. Tout cela n'est pas dû à des évolutions techniques ou économiques générales : ces conquêtes viennent de la pression collective, de l'élévation de la conscience ouvrière et de l'affirmation d'une CGT autonome et combative. La puissance de la pression syndicale : l'exemple des 8 heures (1906) Pouget rappelle aussi que la grève n'est pas toujours nécessaire : « la pression syndicale a quelquefois suffi pour rendre les exploiteurs conciliants ». La force du syndicalisme, écrit-il, réside aussi dans Décidée au congrès dsa capacité « à s'affirmer et à atteindre le résultat qu'elle vise par la seule menace de la lutte » c'est-à-dire par l'agitation, la mobilisation, la visibilité collective, sans forcément aller jusqu'à l'arrêt de travail. La grande campagne pour la conquête de la journée de huit heures (1904–1906) en est la meilleure preuve. Bourges, elle déploie pendant deux ans meetings, actions, propagande, agitation continue, jusqu'à culminer dans la manifestation historique du 1er mai 1906. Cette dynamique construit bien plus que des revendications : elle forge une unité ouvrière inédite, où selon Pouget, les travailleurs se découvrent « même cœur, même espoir, même vouloir ». Les résultats sont énormes : Résultats moraux · Une prise de conscience massive, · Une confiance nouvelle en la force collective, · Une classe ouvrière qui se mesure elle-même… et découvre ce qu'elle peut quand elle veut. Résultats matériels · Adoption de la loi sur le repos hebdomadaire, · Projet gouvernemental pour réduire la journée à 10 heures, · Diffusion de la semaine anglaise, · Réelles baisses de temps de travail et progrès salariaux dans de nombreux secteurs. Même face à la répression arrestations, menaces de dissolution, pressions politiques la CGT sort toujours plus forte, gagnant de nouveaux secteurs, y compris parmi les salariés de l'État. En bref : une leçon pour aujourd'hui Ce bilan historique pose une question qui résonne aujourd'hui avec une force particulière : De quel syndicalisme avons-nous besoin ? D'un syndicalisme d'accompagnement, domestiqué par ceux qui détiennent le pouvoir, qui ne remet jamais en cause le système économique, l'ordre établi, et se contente d'en suivre les contours ? Ou d'un syndicalisme de transformation, un syndicalisme qui, comme celui que décrit Pouget, porte la volonté de dépasser le capitalisme, se structure dès aujourd'hui pour demain, et renforce d'autant plus ses revendications immédiates ? L'histoire que rappelle Pouget montre qu'à chaque fois que les travailleurs ont choisi l'autonomie, la lutte, l'unité et l'idéal, ils ont arraché des avancées morales, sociales, matérielles et ont élargi le champ des possibles. La question reste entière : voulons-nous d'un syndicalisme qui accompagne, ou d'un syndicalisme qui émancipe ?

